Manger en Éthiopie
Pas d'assiette, pas de couverts : une galette, des ragoûts, et tout le monde pioche dedans.
Elle ne ressemble à aucune autre. Pas d'assiette et pas de couverts : une grande galette spongieuse et légèrement acide (le goût est citroné), l'injera, faite de teff fermenté, sert à la fois de support et d'ustensile. On la déchire d'une main pour pincer les wats, des ragoûts mijotés au berbéré, et tout le monde pioche dans le même plateau. Le plat national est le doro wat, poulet mijoté et œuf dur des jours de fête. Les mercredis, les vendredis et pendant les jeûnes orthodoxes, le pays devient végétalien : c'est le beyaynetu, l'un des meilleurs plateaux végétariens du monde. Et puisque l'Éthiopie est le berceau du café, on n'y boit pas un expresso : on assiste à une cérémonie de torréfaction. C'est la cuisine la plus dépaysante que j'aie rencontrée en 70 pays. Par contre, j'ai été malade comme rarement ailleurs dans le monde !
Cet article fait partie de mes aventures en Éthiopie et de mes aventures en Afrique. Il complète mon récit l'Éthiopie, terre de beauté et de dangers et mon article sur Lalibela.
✦Les six piliers de la cuisine éthiopienne :
De tous mes voyages, la table éthiopienne est la plus étrange. Les goûts sont accessibles mais le protocole change : on mange tous ensemble, sans couverts, de grands plats autour du feu. Voici les six choses que j'aurai aimé savoir avant d'aller en Éthiopie.
L'injera, assiette et couvert à la fois
Une grande crêpe spongieuse de teff, une céréale minuscule cultivée sur les hauts plateaux, fermentée trois jours avant cuisson : d'où son acidité caractéristique. On la déchire d'une main, on pince, on mange. Elle absorbe les sauces au fur et à mesure et se termine en dernier, imbibée.
Le berbéré et les wats
Le berbéré est un mélange rouge de piment, ail, gingembre, cardamome noire, fenugrec et une dizaine d'autres épices. Il donne aux ragoûts, les wats, leur couleur et leur puissance. À côté, le mitmita est plus brûlant encore, et le beurre épicé niter kibbeh porte tout le reste.
Le doro wat
Poulet mijoté des heures dans une sauce d'oignons fondus et de berbéré, avec un œuf dur. C'est le plat des grandes occasions, de Timkat aux mariages, et il demande une journée de préparation. Sa version servie un jour ordinaire dans une gargote n'a rien à voir avec celle d'une fête.
Le beyaynetu, paradis végétarien
L'Église orthodoxe impose le jeûne les mercredis et vendredis, plus de longues périodes dans l'année : ces jours-là, le pays entier cuisine végétalien. Le beyaynetu réunit sur un même plateau lentilles, pois chiches en purée, épinards, betterave, chou et salades. C'est coloré, rassasiant et très bon marché.
La cérémonie du café
L'Éthiopie est le berceau du café, et on ne le sert pas, on le célèbre. Les grains verts sont torréfiés devant vous, moulus, infusés dans une jarre de terre appelée jebena, au milieu de l'encens et sur un lit d'herbes fraîches. Trois tournées se succèdent, abol, tona et baraka, et on ne part pas avant la troisième.
Le tej et la tella
Le tej est un hydromel au miel fermenté avec des feuilles de gesho, servi dans un flacon rond appelé berele, doux au premier verre et traître au troisième. La tella est la bière de céréales des maisons. Les deux se boivent dans des établissements dédiés, les tej bet, qui valent le détour à eux seuls.


Ce que j'ai appris à table :
On mange à plusieurs, dans le même plateau. Le premier réflexe d'un Occidental est de se découper un secteur et d'y rester. Les locaux piochent partout, à l'indienne. Ils goûtent ce que vous avez pris, et il n'est pas rare qu'on vous glisse une bouchée dans la bouche. Ce geste, le gursha, est une marque d'affection. Refuser serait triste.
La main gauche ne touche pas la nourriture. On mange de la main droite uniquement, on se lave les mains avant et après. Personne ne vous en voudra d'une maladresse, mais l'attention est remarquée.
Le café n'est pas une boisson, c'est un moment. J'ai mis plusieurs jours à comprendre que le café est une étape obligatoire de la journée. Comme c'est une preuve de richesse, il faudra à chaque fois participer à la torréfaction, même si ce n'est que dans une vieille casserole.
✦Combien coûte un repas en Éthiopie ?
Un avertissement s'impose sur les prix. Depuis la libéralisation du birr en juillet 2024, la monnaie a fortement décroché et les tarifs affichés changent vite : toutes les pages qui donnent des montants en birr sans les dater sont trompeuses. Je raisonne donc en ordres de grandeur en euros. Finalement vous en saurez plus que moi sur place ! Mais ne vous attendez pas à ce que ce soit cher.
| Ce que vous commandez | Le prix |
|---|---|
| Un café dans un bunna bet de quartier | moins de 1 € |
| Une cérémonie du café complète, trois tournées | 1 à 3 € |
| Un beyaynetu végétarien dans une gargote | 1 à 3 € |
| Un plateau d'injera avec deux ou trois wats | 2 à 5 € |
| Un doro wat dans un restaurant de quartier | 3 à 6 € |
| Un kitfo dans une bonne adresse | 5 à 9 € |
| Un repas traditionnel avec spectacle à Addis | 12 à 20 € |
| Un dîner dans un hôtel international | 15 à 30 € hors taxes et service |
✦Quand manger quoi en Éthiopie ?
Le calendrier alimentaire éthiopien ne suit pas les saisons agricoles mais le calendrier liturgique orthodoxe, qui compte parmi les plus exigeants du monde chrétien. Savoir où l'on tombe change complètement ce qu'on trouvera dans l'assiette.
Genna, le Noël orthodoxe du 7 janvier, puis Timkat quelques jours plus tard : ce sont les deux plus grandes fêtes du pays et les tables se couvrent de doro wat. C'est aussi la pleine saison sèche. J'y étais pour Timkat à Lalibela et je n'ai jamais rien vu de comparable.
Les cinquante-cinq jours qui précèdent Fasika, la Pâque orthodoxe, rendent le pays entier végétalien. Pour un voyageur végétarien c'est une aubaine ; pour un carnivore, c'est deux mois de plateaux de lentilles. À savoir avant de réserver.
Les grandes pluies compliquent les routes et ferment des pistes, et l'Assomption s'accompagne d'un nouveau jeûne. Ce n'est pas la saison de la table éthiopienne, ni celle du voyage en général.
Le piège du calendrier : l'Éthiopie vit sur son propre calendrier, qui compte treize mois et affiche sept à huit ans de moins que le nôtre. Les dates de fêtes que vous lirez ailleurs sont souvent converties approximativement. Demandez confirmation localement avant de caler un voyage sur Timkat ou sur Fasika, et méfiez-vous des jours de jeûne : un mercredi, vous ne trouverez pas de viande, même en payant.
✦Manger sans tomber malade en Éthiopie :
Le risque alimentaire en Éthiopie est réel. J'y ai subi l'une des pires tourista de ma vie. Et je ne suis pas le seul... Si vous êtes fragiles comme moi, je vous donne plusieurs règles à respecter pour vous en sortir :
Ce qui rassure :
- ✓Les plateaux de jeûne
Le beyaynetu est cuit en grande quantité et servi chaud toute la journée, avec une rotation rapide. C'est le repas le plus sûr et le moins cher du pays.
- ✓L'injera elle-même
Fermentée puis cuite à haute température, elle ne pose aucun problème. C'est la base de presque tous les repas.
- ✓Le café et les boissons chaudes
L'eau a bouilli, la cérémonie se déroule devant vous. Aucune raison de s'en priver, même dans l'échoppe la plus rudimentaire.
- ✓Les gargotes pleines
Une salle remplie de gens du quartier à l'heure du déjeuner est le meilleur indicateur de fraîcheur qui existe.
Ce qui demande de la vigilance :
- ✕L'eau du robinet et les glaçons
Non potable dans tout le pays. C'est la cause numéro un des ennuis des voyageurs, très loin devant la nourriture de rue.
- ✕Les crudités et les salades lavées
Même problème, avec l'apparence de la fraîcheur. Elles sont lavées à l'eau courante.
- ✕Le kitfo dans une adresse au hasard
Le bœuf cru est délicieux mais il exige une adresse sérieuse et une forte rotation. Demandez-le leb leb, légèrement saisi.
- ✕Les buffets d'hôtel qui attendent
Chers, tièdes, et paradoxalement plus risqués que la gargote d'en face où tout est cuit à la commande.


Les six règles que j'applique à table en Éthiopie :
Si ces deux conditions sont réunies, je mange sans réfléchir, quel que soit l'endroit. Enfin... parfois ils cuisinent par terre quand même...
Y compris pour se brosser les dents les premiers jours. Une gourde filtrante règle la question pour tout le voyage et évite d'accumuler les bouteilles plastique.
C'est l'heure où les marmites viennent d'être faites et où les salles tournent à plein. Le soir, on sert souvent ce qui reste de la journée.
Laissez votre organisme s'habituer, choisissez une adresse recommandée localement, et demandez-le leb leb. C'est un des grands plats du pays, il mérite d'être tenté correctement.
Addis est à 2 355 mètres et une grande partie du pays est plus haut encore. Les repas très riches passent mal tant que l'acclimatation n'est pas faite.
Le kitfo, le tej et les pickles très fermentés se découvrent en début de séjour, pas la veille d'une journée de 4x4 dans le Danakil.
Ce que j'ai constaté : en 2024, je n'ai eu de problème ni dans les gargotes ni dans la rue. L'Éthiopie m'a fait souffrir physiquement, mais par l'altitude, la chaleur du Danakil et la fatigue, pas par sa cuisine. Le détail de ce voyage est dans mon récit.
✦Où s'asseoir pour manger en Éthiopie ?
Souvent sans carte. On y sert le plateau du jour à des gens qui travaillent à côté. Attention, estomacs solides.
L'endroit de la cérémonie du café : brasier, jebena, encens. C'est une ambiance ! Beaucoup sont de simples pièces avec quelques tabourets.
La maison de l'hydromel, servie dans des flacons ronds appelés berele. Ambiance populaire, musique parfois et une boisson beaucoup plus forte qu'elle n'en a l'air. À faire une fois !
Danses des différentes régions, grand plateau partagé. C'est touristique et assumé, mais l'a qualité de l'éthiopie est un pays de danses et cette soirée peut servir d'introduction aux cuisines régionales.
Sur les longues étapes, elles servent injera, tibs et shiro. C'est simple, chaud et rapide. Regardez la fréquentation avant de vous arrêter.
Dix fois le prix de la rue, 25 % de taxes et de service sur l'addition, et une cuisine internationale sans intérêt. Mais au bout de 15 jours d'injera ou après une mauvaise turista, çà sauve des vies croyez moi !
Çà peut vous sauver si vous restez longtempsLa question à poser en entrant : demandez simplement s'il y a du beyaynetu. La réponse vous si la maison cuisine ses propres plats. Si le serveur vous tend une carte plastifiée en anglais avec des pâtes dessus, continuez votre chemin.
✦Six choses à goûter absolument :
Au-delà de l'injera, voici ce que je conseille de chercher activement, avec l'ordre de grandeur du prix et le moment où c'est le meilleur.


Poulet mijoté des heures dans une sauce d'oignons fondus au berbéré, avec un œuf dur. Il demande une journée de cuisine, donc il est bien meilleur les jours de fête que le mardi midi. Si vous êtes là pour Genna ou Fasika, c'est le plat à demander.
Lentilles, pois chiches en purée, épinards, betterave, chou, salades, chacun en petit tas sur l'injera. Servi les mercredis, vendredis et pendant les carêmes. C'est le meilleur rapport qualité-prix de toute la cuisine africaine que je connais.
Trois tournées, une heure, de l'encens et une jarre de terre. Ce n'est pas une consommation, c'est une invitation. Acceptez-la, restez jusqu'à la troisième tasse, et vous comprendrez le pays mieux qu'avec trois musées.
Bœuf haché cru assaisonné au beurre épicé et au mitmita, servi avec du fromage frais et parfois du chou. Demandez-le leb leb, légèrement saisi, et uniquement dans une adresse fréquentée. C'est un des sommets de la cuisine du pays.
Les tibs sont des émincés de viande sautés aux oignons et au piment, servis grésillants. Le shiro est une purée de pois chiches épicée, onctueuse, que l'on mange partout. Ce sont les deux plats que vous commanderez le plus souvent sans y penser.
Pizzas, pâtes et burgers apparaissent sur presque toutes les cartes des quartiers touristiques d'Addis. Ils sont chers, mal exécutés, et vous privent du seul repas au monde qui se mange comme celui-là. Une seule bonne raison de commander : si vous êtes malades ou après 15 jours sur place.
Le vrai/faux amiLa liste courte, si vous n'avez que trois jours : un beyaynetu dans une gargote un mercredi, un doro wat le dimanche, une cérémonie du café dans un bunna bet de quartier, et un tej en début de soirée. Ces quatre choses coûtent ensemble moins de quinze euros et racontent tout le pays.
✦La carte des régions gourmandes :
Six repères pour comprendre d'où vient ce que vous mangez. Cliquez sur un numéro de la carte ou sur un nom de la légende, les deux fonctionnent.
- 1Addis-AbebaCapitale
2 355 m. La plus grande concentration de gargotes, de bunna bet et de tej bet du pays.
- 2Merkato, Addis-AbebaMarché
Le plus grand marché à ciel ouvert d'Afrique : épices, berbéré et café en grains.
- 3Kaffa, région d'OromiaCafé
La région qui a donné son nom au café. C'est ici que pousse l'arabica sauvage.
- 4HararEst
L'est musulman : plus d'influences arabes et indiennes, et un café réputé dans tout le pays.
- 5LalibelaFêtes
Les grandes fêtes orthodoxes, Genna et Timkat, et les tables qui vont avec.
- 6Vallée de l'OmoSud
Sud lointain, cuisines des peuples de la vallée, très différentes des hauts plateaux.
Coordonnées à ajuster : ce sont des centres de ville ou de région, pas des adresses. Pour corriger un point, clic droit sur le lieu dans Google Maps, les coordonnées s'affichent en haut du menu, et remplacez la ligne correspondante en bas du fichier.
J'ai failli mourir en Éthiopie, plusieurs fois.
Un jour on m'a tiré dessus au mortier. On ne me visait pas hein, mais les rebelles essayaient de reprendre la ville de Lalibela et j'étais en train de la tourister. Pas de chance ! L'Éthiopie est quand même un pays en guerre civile plus ou moins toujours active.
Ensuite, j'ai eu le mal des montagnes dans le Simien, à plus de 4000 mètres d'altitude. Après une semaine de marche dans ces montagnes perdues (vraiment magnifiques) j'ai dépensé l'énergie de trop et mon corps a mis beaucoup de temps à s'en remettre. Nous dormions dans un camp chez une famille des montagnes. Un peu à l'extérieur des maisons, un grand trou creusé à même le sol faisait office de toilettes. On aurait dit un film d'horreur. J'y ai été très malade, mais pas perturbé par les fantômes.
La dernière fois que j'ai failli mourir, c'était à Addis Abeba le jour du retour. J'ai été food poisoned à 6h du vol retour, dans un restaurant pourtant très connu (un des fameux restaurands de danse pour touristes de la ville). J'avais déjà été diminué par mes voyages précédents, donc il a failli me porter jusque dans l'avion. Je ne sais pas à quoi je ressemblait mais çà ne devait pas être joli joli.
Bref, je vous fais peur, mais l'Éthiopie est un pays sauvage, qu'il est difficile de dompter. Allez y en connaissance de cause !
Manger ailleurs, dans mes autres pays :
L'autre pays où la table est un rituel plus qu'un repas, et où l'on ne part pas tôt.
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Lire l'article →✦FAQ, manger en Éthiopie :
Qu'est-ce que l'injera exactement ?
Que faut-il goûter absolument en Éthiopie ?
La cuisine éthiopienne convient-elle aux végétariens ?
Peut-on manger du kitfo, le bœuf cru, sans risque ?
Comment se déroule une cérémonie du café éthiopienne ?
Faut-il manger avec les mains en Éthiopie ?
Combien coûte un repas en Éthiopie en 2026 ?
L'Éthiopie est-elle un pays où l'on tombe facilement malade en mangeant ?
Moi c'est Jean-Baptiste,
Depuis plus de 10 ans, j'aide les voyageurs à créer des itinéraires uniques et authentiques, loin du tourisme de masse. En Éthiopie je joue cartes sur table : j'y étais en 2024, et c'est le plus beau pays que j'aie traversé, mais aussi l'un des plus difficiles. Tout ce qui relève du vécu date de ce voyage, tout ce qui relève des prix et des règles a été revérifié en 2026. Avec mon agence Odyssélux, je peux même te composer ton séjour de A à Z.
Influencetrois métiers, un terrain
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Une vraie cérémonie du café chez l'habitant, un beyaynetu un mercredi de jeûne, un tej bet le soir : ce sont les moments que je place dans les itinéraires que je construis sur mesure.
Organise mon voyage avec Odyssélux✦Mon verdict :
Asseyez-vous à une table éthiopienne le premier jour, pas le dernier. Vous n'aurez plus de force sinon ! Tout le voyage se comprend mieux ensuite : le partage du plateau, le jeûne orthodoxe, le rythme du café racontent le pays plus vite que n'importe quel monument.
Et acceptez la première cérémonie du café qu'on vous propose, même si vous êtes pressé. Une heure assis dans la fumée d'encens vaut trois musées, et c'est le souvenir que je garde le plus nettement de 2024.